Jean-Marie Charon : « La mutation à laquelle la presse magazine est confrontée intervient aussi bien sur le comportement du public que sur celui des annonceurs. Dans un premier temps, le développement du numérique a favorisé le développement de la presse écrite. Les années 80-90 correspondent à la période où le numérique entre dans les entreprises de presse et où la presse magazine se développe de manière exceptionnelle. Le numérique a permis à la presse magazine à la fois de fluidifier son organisation et de dynamiser sa production. Cela se traduit par exemple par l’allègement des structures, avec le recours de plus en plus important à l’emploi de pigistes dans les rédactions, ou la sous-traitance (fabrication, gestion de fichiers d’abonnés, de marketing direct…). Il en résulte un phénomène très important de baisse des coûts et d’amélioration du traitement du contenu, notamment visuel. Cela a été l’opportunité de créer de très nombreux titres, et de développer notamment des stratégies de niche qui sont un des leviers par lequel cette presse magazine s’est développée avec des centaines de titres créés fin 90 début 2000. Cet élan de création de nouveaux titres, qui a parfois été interprété comme un phénomène de fuite en avant, posant certes des problèmes au système de distribution, doit être interprété selon moi sur un mode positif. »
J.M. Charon : « C’est un phénomène progressif, avec une date repère qui correspond au milieu de la décennie 2000 : les courbes de la presse s’inversent. Pour le numérique, c’est la purge de la bulle internet, ce que l’on a appelé le phénomène du web 2.0. »
J.M. Charon : « Le numérique engendre une altération substantielle des modèles économiques des éditeurs, avec une ponction opérée sur les marchés publicitaires, d’abord sur les quotidiens, puis sur la presse magazine.
Cette altération prend plusieurs formes, avec en premier lieu une pression à la baisse sur les tarifs des publicités commerciales, car les nouveaux concurrents peuvent proposer des espaces publicitaires à des tarifs bien moindres, avec un effet de volume et de prix.
Ensuite, l’arrivée du numérique déstabilise les pratiques d’information et de divertissement, avec notamment l’écart des pratiques entre les différentes générations. Les études menées démontrent que le rapport à la lecture se transforme, et plus particulièrement le rapport à la lecture de la presse. Le numérique accentue un phénomène qui était déjà présent en creusant les pratiques entre les générations les plus jeunes et celles plus âgées.
Le numérique, c’est également le modèle de la gratuité, qui est plus actif lorsque l’on est dans le domaine de l’actualité. Pour les générations les plus jeunes, tout ce qui touche à l’actualité est présent, voire omniprésent sur l’ensemble des médias. Elle n’a plus de valeur en soi, sauf à trouver -mais cela concerne la presse quotidienne-des registres de traitement de l’actualité dans lesquels il y a une vraie valeur ajoutée qui réapparait.
J.M. Charon : « Le numérique correspond effectivement à l’introduction de nouveaux concurrents. On identifie des concurrents directs (sites d’information, portails) qui sont des offreurs de contenus équivalents ou comparables à ce que l’on va trouver dans la presse écrite et plus particulièrement la presse magazine. Surtout, les nouveaux concurrents sont les plates-formes d’échanges (vidéo, musique, contenus de divertissement…), les réseaux sociaux et les moteurs de recherche. Ce sont des acteurs beaucoup plus puissants que ceux de la presse traditionnelle.
Ces groupes internationaux, souvent en position monopolistique ou quasi monopolistique, se situent comme intermédiaires (guichets) entre le fournisseur de contenu et son public, ce qui est inédit. Cela a pour conséquence la présence d’un autre type d’acteurs sur le marché publicitaire, qui n’est plus l’offreur de contenu, mais ce « guichet intermédiaire». Ces nouveaux acteurs se positionnent dans le même temps sur la récolte d’informations sur le public lui-même, et deviennent ainsi autant de concurrents des fournisseurs de contenu dans la vente d’informations sur le public. »
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